L'histoire d'Unix et la naissance du système Linux libre

Retour sur les origines d’Unix et la naissance de Linux, le système d’exploitation libre qui a révolutionné le monde de l’informatique. De Minix à Linux 6.x, découvrez comment un projet étudiant est devenu le système dominant des serveurs, du cloud, des supercalculateurs et des smartphones.

Article original publié en 2007, mis à jour en mai 2026.

Les origines d’Unix et la naissance de Linux

Unix est populaire au point que de nombreux programmeurs le considèrent comme le seul système d’exploitation viable et lui vouent un culte quasi religieux. Il existe des versions d’Unix pour une vaste gamme de machines, allant de l’ordinateur personnel au super-calculateur. Cependant, la plupart de ses implémentations pour PC sont restées longtemps onéreuses.

On comprend alors que certains aient mis la main à la pâte afin de réaliser une version d’Unix librement diffusable. Ainsi, un dénommé Linus Torvalds, alors étudiant à l’université d’Helsinki (Finlande), en développa la première version. De nombreux programmeurs et spécialistes d’Unix participent aujourd’hui activement à l’optimisation du noyau grâce au réseau mondial Internet. En outre, toute personne compétente désireuse de contribuer à l’évolution du système est invitée à participer. Le noyau de Linux n’utilise aucun code issu d’une version commerciale d’Unix ou de quelque autre source propriétaire et la plupart des programmes disponibles pour Linux sont conçus dans le cadre du “projet GNU”, qui vise à constituer un système complet librement diffusable.

Linus Torvalds s’est inspiré de Minix, modeste système Unix développé par Andy Tanenbaum. En conséquence, c’est le forum Usenet comp.os.minix qui accueillit les premières discussions ayant trait à Linux, qui portaient alors principalement sur le développement d’un petit système Unix à l’usage des universitaires et autres utilisateurs de Minix frustrés.

Linux Torvalds se proposait avant tout de maîtriser la commutation de tâches en mode protégé sur le processeur 80386. Tout fut réalisé en langage d’assemblage. Dixit Linus :

Ceci fait, tout coulait de source : encore de la programmation touffue, mais je disposais de quelques ressources et le débogage était moins pénible. J’ai alors commencé à utiliser le langage C, ce qui a indubitablement accéléré le développement. C’est aussi à cette époque que j’ai décidé de concrétiser ce rêve délirant : réaliser un Minix meilleur que Minix … J’espérais être un jour en mesure de recompiler gcc sous Linux … Deux mois pour le code de base, puis quelques efforts pour disposer d’un pilote de disque dur (sérieusement bogué, mais qui, par chance, fonctionnait sur ma machine) et d’un système de fichiers rudimentaire. S’ensuivit la diffusion de la version 0.01 [fin août 1991], peu élégante et peu puissante, dénuée de pilote de disquette. Il m’étonnerait que quelqu’un ait un jour compilé cette version … Mais, pris au jeu, j’étais déterminé à surpasser Minix coûte que coûte.

L’avènement de la version 0.01 ne fit l’objet d’aucune notification préalable. Elle n’était pas même exécutable et l’archive, qui ne contenait que le squelette des sources du noyau, imposait l’accès à un système Minix pour compiler et découvrir Linux.

Le 5 octobre 1991, Linus délivra la toute première version " officielle " de Linux (0.02). A défaut d’autre chose, le système était à présent capable d’exécuter bash (le Bourne Again Shell de GNU) et gcc. Les premières moutures de Linux, en effet, étaient surtout destinées aux hackers et se focalisaient sur le développement du noyau, ce qui explique l’absence de service d’assistance technique, de documentation, etc. Dans une moindre mesure, la communauté Linux considère encore aujourd’hui ces aspects comme très secondaires en regard de la “vraie programmation “: le développement du noyau.

Voici l’appel que lança Linus à l’époque dans comp.os.minix :

Vous regrettez les beaux jours de Minix-1.1, époque bénie où les hommes étaient dignes de ce nom et écrivaient leurs propres pilotes de périphériques ? Vous cherchez à vous investir dans un projet original et vous vous languissez d’un système modifiable à votre convenance ? Vous êtres frustré que tout fonctionne sous Minix ? Vous regrettez les nuits blanches passées à tenter d’implanter un programme récalcitrant ? Si tel est le cas, lisez ce qui suit : Comme signalé il y a un mois, je travaille actuellement sur une version libre d’un système analogue à Minix pour ordinateur AT-386. Ce système est à présent utilisable (mais peut-être ne vous conviendra-t-il pas, tout dépend de ce que vous recherchez) et je compte en diffuser les sources. Il s’agit pour l’instant de la version 0.02, capable néanmoins d’exécuter bash, gcc, gnu-make, gnu-sed, compress, etc.

Une fois diffusée la version 0.03, Linus passa directement à la version 0.10, au vu du développement rapide. Puis, après plusieurs autres révisions, Linus, qui pressentait que Linux serait bientôt prêt pour une version “officielle”, gonfla à nouveau le numéro, qui passa alors à 0.95 (par convention, le numéro de version 1.0 n’est attribué qu’après l’obtention d’un programme théoriquement complet et dénué de bogue).

Dix-huit mois plus tard (fin 1993) Linus apportait la touche finale à la version 0.99.pl14 du noyau, s’approchant de 1.0 de manière apparemment asymptotique. Certains ne croyaient plus que la version 1.0 verrait jamais le jour. Elle existe pourtant, et à tant et si bien évolué que la version actuelle (janvier 1999) mènera sous peu à la 2.2 stable.

Linux n’aurait pu naître sans l’apport des outils GNU créés par la Free Software Foundation. Leur compilateur gcc, dont nous traiterons ultérieurement, insuffla la vie au code de Linus Torvalds. Depuis l’origine, en effet, les programmes GNU et le développement de Linux sont intimement liés.

La version d’Unix issue de Berkeley (dite “BSD”) a elle aussi joué un rôle important, quoique davantage à travers la mise à disposition de ses fameux outils que lors de la création de Linux. Beaucoup d’utilitaires fournis avec les distributions du système proviennent de portages de programmes BSD. Ainsi, les démons et commandes réseau jouent un rôle crucial. A vrai dire, la partie réseau du code de Linux a été développée en totalité (deux ou trois fois, en fait), mais ces démons et commandes émanent en droite ligne de BSD.

A ce jour, Linux est un système Unix complet capable de prendre en charge X Window, TCP/IP, Emacs, UUCP, le courrier électronique, les forums Usenet et bien d’autres utilitaires et fonctions. Rares sont les logiciels libres célèbres qui n’ont pas encore été portés sous Linux et on se réjouit de voir de grands éditeurs proposer des applications commerciales. Linux reconnaît aujourd’hui maints périphériques, ce qui n’était pas le cas dans ses premières versions. A de multiples occasions, les machines dotées de Linux ont affiché des performances comparables aux stations de travail de milieu de gamme de Sun Micro-systems et Digital Équipement Corporation. Qui aurait pu imaginer que cet UNIX rachitique gagnerait un jour une telle ampleur et un tel rayonnement ?

Linux a été reconnu conforme au standard POSIX (.1 et .2) grâce aux efforts de la société Lasermoon. Au-delà de sa valeur symbolique, une telle reconnaissance accélère la propagation de Linux au sein des sociétés commerciales mais aussi de l’administration, qui exige la conformité POSIX de la plupart des systèmes qu’elle utilise (MS-Windows compris, comme en témoignent les aménagements apportés à la version NT par Microsoft).

Mise à jour 2026 : deux décennies plus tard

Qui aurait pu imaginer en 2007 que Linux dominerait aussi massivement le monde de l’informatique ? Voici un aperçu de l’évolution du noyau et de l’écosystème depuis la publication de cet article.

Le noyau Linux : de 2.6 à 7.x

Le noyau Linux a connu une progression remarquable :

  • 2.6 (2003) : Introduction du scheduler Comac, CFS (Completely Fair Scheduler), et amélioration massive de la gestion de la mémoire
  • 3.x (2011) : Unification des arbres ARM/ARM64, support massif des architectures mobiles
  • 4.x (2015) : Support de la mémoire non-volatile, amélioration du réseau avec XDP, BPF/eBPF mature
  • 5.x (2019) : FUSE 3, io_uring pour l’E/S asynchrone haute performance, BPF JIT amélioré
  • 6.x (2023-2026) : Amélioration continue de la sécurité, support des architectures RISC-V en production, amélioration du scheduler pour les workloads cloud
  • 7.x (2026) : Nouvelle architecture de mémoire améliorée, scheduler AI-aware pour les workloads intelligents, amélioration de la sécurité avec CFI (Control Flow Integrity) généralisé, et support étendu des architectures émergentes

Le noyau passe d’environ 14 millions de lignes de code en 2007 à plus de 35 millions en 2026, avec des milliers de contributeurs actifs chaque mois.

Linux dans le cloud et les conteneurs

La révolution du cloud computing a propulsé Linux au premier plan :

  • Docker (2013) : Les conteneurs Linux (utilisant les namespaces et cgroups) ont transformé le déploiement d’applications
  • Kubernetes (2014/2015) : L’orchestrateur de conteneurs, initialement développé par Google, est devenu le standard de l’industrie
  • Infrastructure cloud : Pratiquement tous les fournisseurs cloud (AWS, GCP, Azure, OVHcloud) reposent sur Linux pour leurs instances virtuelles et leur infrastructure interne

Le mobile : Android

Android, basé sur le noyau Linux, est devenu le système d’exploitation dominant sur les smartphones avec plus de 70% de parts de marché mondial. Cela signifie que Linux est présent sur des milliards d’appareils dans le monde.

Les supercalculateurs

Les 500 supercalculateurs les plus puissants au monde tournent exclusivement sous Linux. Cette domination est totale depuis 2017, avec des machines comme Fugaku (Japon), Frontier et Aurora (États-Unis).

Les distributions majeures

L’écosystème des distributions a considérablement évolué :

  • Debian/Ubuntu : Restées des références pour le serveur et le bureau
  • Red Hat Enterprise Linux / CentOS / AlmaLinux / Rocky Linux : L’écosystème enterprise a connu des bouleversements avec l’arrêt de CentOS en 2021
  • openSUSE/SUSE : Actives dans l’enterprise et le développement
  • Arch Linux, Fedora : Populaires pour le développement et l’innovation
  • Alpine Linux : Devenue la référence pour les conteneurs légers
  • NixOS, Guix : Les distributions reproductibles gagnent en popularité

Le bureau Linux

Malgré des parts de marché modestes sur le poste de travail grand public (~3%), Linux a fait d’immenses progrès côté bureau :

  • Wayland a progressivement remplacé X11 comme protocole d’affichage
  • PipeWire a unifié la gestion audio/vidéo
  • systemd est devenu le système d’initialisation dominant
  • Les environnements de bureau (GNOME, KDE Plasma) sont devenus matures et esthétiques
  • Steam Deck (2022) : La console de Valve sous SteamOS (basé sur Arch Linux) a apporté Linux dans le grand jeu vidéo

eBPF : la révolution silencieuse

eBPF (extended Berkeley Packet Filter) est devenu l’une les technologies les plus importantes de l’écosystème Linux moderne. Initialement conçu pour le filtrage de paquets réseau, eBPF permet d’exécuter des programmes sécurisés directement dans le noyau, ouvrant la voie à :

  • L’observabilité avancée (Cilium, Pixie)
  • La sécurité réseau (Cilium CNI pour Kubernetes)
  • Le débogage en production sans instrumentation

L’héritage d’Unix au-delà de Linux

Les autres descendants d’Unix restent actifs et pertinents :

  • FreeBSD : Base de macOS/iOS de Apple, utilisé par Netflix pour ses serveurs
  • OpenBSD : Référence en matière de sécurité, base de OpenSSH
  • illumos : Fork d’OpenSolaris, utilisé dans certains environnements enterprise

Conclusion

De ce petit projet étudiant finlandais de 1991, Linux est devenu l’infrastructure invisible qui soutient pratiquement toute l’informatique moderne : internet, cloud, mobile, supercalculateurs, IoT, et même les systèmes embarqués automobiles. La prédiction de Linus Torvalds de créer un “Minix meilleur que Minix” s’est révélée être un euphémisme considérable.

Comme l’écrivait Linus en 1991 : “Je travaille actuellement sur une version libre d’un système analogue à Minix”. Vingt-cinq ans plus tard, ce “système analogue à Minix” est le pilier fondamental de l’ère numérique.

Catégories : Linux 
Tags: Histoire 

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